Raves et démagogie

 

LE philosophe Michel Foucault estimait qu'on peut juger de l'état
d'une société à la façon dont elle traite ceux qui vivent leur
différence à sa marge. Les raves sont un phénomène nouveau
en Europe qui reste à découvr

 

LE philosophe Michel Foucault estimait qu'on peut juger de l'état
d'une société à la façon dont elle traite ceux qui vivent leur
différence à sa marge. Les raves sont un phénomène nouveau
en Europe qui reste à découvrir et à comprendre.


Cette forme de rassemblement aux caractéristiques rares à
notre époque (gratuité, spontanéité, autogestion) semble
inspirer aux fractions les plus conservatrices de notre pays une
phobie irrationnelle qu'il est intéressant d'observer.
L'amendement Mariani qui visait à les interdire de fait a
engendré une quantité de réactions disproportionnées face à ce
qu'est au fond une rave : un rassemblement informel de
personnes qui viennent écouter de la musique électronique.


La mise en cause des formes musicales émergentes et de la
sociabilité qui les accompagne est une vieille habitude que l'on
rencontre régulièrement dans l'histoire humaine. Ainsi du swing
sous l'Allemagne nazie ou du rock dans l'Amérique du
maccarthysme.


Le week-end des 6 et 7 juillet fut marqué par plusieurs drames :
un accident pendant un concert de musique yiddish à
Strasbourg (11 morts, 85 blessés), deux excursions tragiques à
Chamonix (6 morts et 1 disparu) et une rave à Rouen (1 mort).


Evidemment, personne ne va dire "La musique yiddish tue" ou
"Interdisons aux gens de sortir en montagne sauf s'ils ont une
autorisation du préfet". Mais la musique techno, elle, se retrouve
sur le banc des accusés. Pourtant, les événements offrent,
au-delà des apparences, un démenti rigoureux à ses
détracteurs. Le risque zéro n'existe pas. Toutes les
réglementations du monde n'ont pas empêché un arbre de
tomber sur une vaste tente à Strasbourg. On a parlé
légitimement de "fatalité". Malgré leur bon état physique et la
compétence reconnue des alpinistes, ils ont trouvé la mort en
s'adonnant à leur passion.


Si la réglementation proposée par le député RPR du Vaucluse
Thierry Mariani avait été votée, aurait-elle permis d'empêcher un
homme de tomber du toit d'un hangar ? Non. Un autre argument
de cet élu était que les raves sont des zones de non-droit. Il vient
aussi d'être démenti par les faits. Lors d'une free party (rave)
près de Belfort, six arrestations ont eu lieu. Ce qui prouve que
l'état actuel de la législation permet tout à fait à la police de faire
son travail et de lutter contre les débordements éventuels.


Le point de vue - contraire à celui de M. Mariani - des députés
socialistes, d'Alain Madelin, des Verts, de Michèle Alliot-Marie ou
des communistes se voit validé. Les fêtes techno informelles
réunissent régulièrement des milliers de jeunes et de moins
jeunes sur tout le territoire. Il y a quelquefois des débordements
comme peuvent en susciter tous les regroupements humains.
On peut parfois y rencontrer de la drogue, comme dans nos
écoles ou nos banlieues. Et personne ne veut interdire l'école
ou les banlieues. L'Angleterre, qui n'a pas de raves, est pourtant
à l'heure actuelle le pays d'Europe où l'on consomme le plus
d'ecstasy. En France, une étude récente du CNRS montre que le
premier lieu où l'on consomme cette drogue, c'est la
discothèque. Les solutions de facilité ne sont jamais les
bonnes solutions.


Mais, réellement, combien de fois entend-on parler de drames
survenus au cours de fêtes techno ? Une fois par an ? Deux
fois ? Vu le grand nombre de personnes qui s'y retrouvent, on
peut dire qu'il s'agit probablement d'un des modes festifs les
plus sûrs pour notre jeunesse. Les interdire ou voter d'autorité
une réglementation inadaptée qui reviendrait au même
reviendrait à pousser cette jeunesse à des modes de
défoulement sûrement beaucoup plus problématiques pour
notre société.


On peut pourtant légitimement se demander : pourquoi leurs
amateurs semblent-ils avoir tant de mal à accepter de les
déclarer ? Tout simplement parce que ces déclarations se
transforment toujours en interdictions. Après le rejet de
l'amendement Mariani, certains, pensant avoir été mieux
compris, tentèrent de jouer la carte de la déclaration en bonne et
due forme. Las, ceux qui ont essayé ont essuyé un refus
catégorique de la part des préfets. Doit-on s'étonner qu'ils se
détournent des pouvoirs publics pour vivre leur musique loin
des regards et des contrôles administratifs ? Leur mouvement
n'est pas clandestin par défi, il l'est par obligation, pour pouvoir
exister malgré l'hostilité qu'il rencontre de la part de ceux qui
ignorent tout de ces jeunes mais veulent quand même les régir.


En fait toutes ces réactions nous éclairent surtout sur les "anti".
Certains élus de droite ont accusé la majorité de faire dans
l'électoralisme. Mais n'importe quel sociologue politique
amateur sait qu'il est plus avantageux de flatter les couches
conservatrices de l'électorat sensibles au discours sécuritaire
que les jeunes, qui votent peu et souvent pour des partis
contestataires. Le courage politique a été ici de prendre le parti
de la raison et de l'ouverture d'esprit contre celui de l'émotion et
de l'ignorance pourtant soutenues par les sondages du
moment.


Thierry Mariani parle de l'"arrogance" qu'auraient développée
les organisateurs parce qu'ils réussirent à faire repousser sa loi
d'exception aussi précipitée que dangereuse. Travaillant parmi
eux depuis quatre ans, je n'ai vu à ce moment-là nulle
arrogance, juste un regain d'intérêt pour la chose publique
lorsqu'ils réalisèrent que la politique ne leur était pas
systématiquement hostile. Par contre, comment qualifier celui
qui "utilise" un mort pour essayer d'imposer une vision
sécuritaire et une action purement répressive à propos d'un
mouvement culturel qui ne répond pas à ses affinités ? La
démagogie, par définition, se nourrit de tout.


Les raves sont une extraordinaire opportunité pour notre société
si on comprend leur nature et leur potentiel. Ce sont des lieux
d'effervescence artistique, de mixité sociale, où des gens de
toutes origines se retrouvent de façon pacifique. Les entretiens
que j'ai menés auprès des gendarmes parfois appelés à vérifier
que rien de grave ne se passe lors de ces rassemblements
montrent que l'on s'y bagarre beaucoup moins que dans les
discothèques ou les bals de village.


Bien sûr, on pourra toujours brandir un exemple tragique ou une
série noire, mais, rapportés à l'ensemble, ils ne signifient rien.
Les organisateurs ont, pour répondre à leur passion, développé
de hautes compétences dans les nouvelles technologies
(informatique, électronique, etc.) et se sont justement installés
dans des régions françaises qui manquent cruellement de ce
type de savoirs techniques. Ils pourraient rendre de grands
services aux collectivités locales si les maires voyaient en eux
des alliés plutôt que des étrangers.


Quand André Malraux créa les Maisons de la culture, on eut
grand mal à trouver des animateurs dans les zones rurales.
Puis les "hippies", comme on les appelait alors, des néoruraux,
souvent venus des villes avec un bon niveau d'éducation, s'y
investirent, et chacun y trouva son compte.


Les raveurs sont un produit de la modernité. Certes, leur tenue
vestimentaire est étrange, leur musique hermétique, et leur
façon de faire la fête, bruyante. Et alors ? Ils sont à l'aise dans le
high-tech quand la fracture numérique menace de créer une
nouvelle forme d'analphabétisme informatique. Ils sillonnent
l'Europe, qui est pour eux leur espace géographique naturel. Ils
ont développé un mode de vie solidaire là où notre société
individualiste montre ses limites.


Que demandent-ils ? Ils réclament la liberté de se rassembler
des heures durant pour jouer et écouter de la musique. Ils
réclament une réglementation adaptée qui leur permette de
maintenir la gratuité de leurs rassemblements, respectant ainsi
leur volonté d'égalité.


Enfin, ils revendiquent le droit de faire la fête loin des
discothèques, où la sélection à l'entrée et le délit de faciès
choquent leur goût pour la fraternité.


Liberté, égalité, fraternité : voilà des impératifs que notre
République devrait pouvoir arriver à intégrer. A défaut, elle risque
de se dissoudre dans sa peur.


Lionel pourtau est chercheur en sociologie (université Paris-V)
et membre d'un collectif de raveurs.
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 13.07.01

source : Le monde




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