A Rennes, le collectif Heretik fait revivre les années rebelles de la techno

 

Rennes Envoyée spéciale - Ils
ont lâché le camion pour le train, en première classe (avec force
bières...), les entrepôts squattés pour un hall de parc-expo tout ce
qu'il y a de plus légal, mais, au fond, rien n'a vraimen

 

Rennes Envoyée spéciale - Ils
ont lâché le camion pour le train, en première classe (avec force
bières...), les entrepôts squattés pour un hall de parc-expo tout ce
qu'il y a de plus légal, mais, au fond, rien n'a vraiment changé au
pays des Heretik. Samedi 5 février, à Rennes, la plus bruyante des
bandes de potes des années 1990, le sound system emblématique des
années rebelles de la techno était de nouveau en action après trois ans
de pause, invité vedette de la soirée "Back to the Rave". Leur seul nom
a réuni 8 000 personnes. "En France, sur la scène techno, à part David Guetta dans un autre genre, ils sont les seuls capables de faire ça", assure Gael Huet, l'organisateur.

Heretik. Avec un k, pour marquer le coup. "Celui qui ne souscrit pas à la doctrine établie",
rappelle Léo, l'un des fondateurs du collectif. De 1995 à 2001, ils ont
organisé quelques-unes des plus grandes fêtes clandestines que
l'Ile-de-France ait connues. Des free parties - fêtes libres - qui ont
fait tourner en bourrique la préfecture et les renseignements généraux
(RG) comme le rappelle We Had a Dream, documentaire réalisé par Damien Raclot-Dauliac,
un proche du collectif, qui raconte sans tabou leur histoire. Une
histoire folle, tragique, intimement liée à l'évolution du mouvement
free party dans la France des années 1990 et 2000. Artistiquement,
c'est aussi l'une des plus abouties, qui a fait émerger Popof, l'un des
dix artistes les plus recherché de la techno, aujourd'hui remixeur de Depeche Mode ou des Chemical Brothers.

Ce
soir, Noémie, Elisa, Milena, 16 ans et la permission de 5 heures,
connaissent bien Popof, mais pas son histoire ; Gurvan, 31 ans dont
quinze de free party, oui. Il est venu de Normandie pour voir les
Heretik négocier un nouveau virage - celui de l'âge adulte - sans
renoncer à leurs idéaux : ceux de la contre-culture, de la fête libre,
d'une vie marginale. "Parce que sinon on est esclave", dit KRS, l'un des fondateurs.

Ils ont été fort ces idéaux, radicaux. Inspirés par les Spiral Tribe, les routards techno chassés de Grande-Bretagne, en 1993, par la Criminal Justice Bill, une loi datant de Margaret Thatcher, s'exilèrent sur le continent. Les Heretik les ont appliqués tout en restant "le
plus sédentaires des sound system, plaisante Beuns, musicien. On a
jamais cru à l'utopie travellers.On était conscients que c'était une
vie très dure."
Bosseurs la semaine, teufeurs le week-end. "On cherchait les entrepôts abandonnés, on posait le son."
Les finances ? Des donations, quelques arnaques, jamais de trafic de
drogue, mais une consommation excessive pour certains. Au point que
l'un d'eux se suicide en 1999, année où ils perdent six autres amis,
intoxiqués au monoxyde de carbone dans la maison qu'ils partageaient.

Le
drame les a soudés. Leurs fêtes n'en seront que plus exigeantes, en
souvenir de leurs amis. Heretik jusqu'au sein du mouvement free, ils en
dénoncent alors les dérives, le gigantisme, la transformation des
teknivals en supermarchés de la drogue, le manque d'intérêt musical. "C'était toujours plus dur, plus fort",
regrette Beuns. En 2001, ils quittent la clandestinité sur un coup
d'éclat qui les rendra légendaires. Une soirée dans la piscine
désaffectée de Molitor dans le 16e arrondissement de Paris
le 14 avril. Vingt-quatre heures de fête non-stop à ciel ouvert, avec
des acrobates, des cracheurs de feu. Leur plus bel "attentat sonore", préparé pendant des semaines. "Comme on était surveillés, on se donnait de faux rendez-vous pour brouiller les pistes, raconte Beuns. Les RG n'ont pu que constater et laisser faire. Ils ne pouvaient pas nous virer, c'était trop risqué."

Molitor a mis fin à six ans d'un jeu de chat et de souris, auquel la police a souvent perdu, reconnaît Jacques Prigent, officier des RG, dans le documentaire. Chargé de surveiller ces "fanatiques de la techno",
comme les appelle son rapport de l'époque, il porte aujourd'hui sur eux
un regard bienveillant, presque admiratif devant tant de volonté, de
professionnalisme et d'effort déployés pour assouvir une passion. Elle
les mènera jusqu'au Zénith et à l'Olympia en 2003 au début de leur vie
"officielle".

Au Parc-expo de Rennes,
les cracheurs de feu de Molitor sont revenus. Popof, Ben, KRS,
Noisebuilder, Nout et les autres réunis. Cinquante minutes chacun,
vedette ou pas. Léo aussi était là, malgré sa maladie qui l'a un temps
éloigné. Une schizophrénie révélée par un mauvais acide. Il ne regrette
rien, toujours révolté contre cette "bien-pensance à mal agir" qui anime nos sociétés capitalistes. "On leur demande souvent si le constat n'est pas amer, explique Damien Raclot. Non, il ne l'est pas. Ils ne voulaient pas de stars, pas d'argent, jamais rentrer dans le rang. C'est réussi non ?"

Paru le 07/02/2011

Source : http://www.lemonde.fr/culture/article/2011/02/07/a-rennes-le-collectif-heretik-fait-revivre-les-annees-rebelles-de-la-techno_1476301_3246.html




Ajouter un Commentaire

Code de sécurité
Rafraîchir

Informations supplémentaires